L’histoire d’Abigail

Abigail referma doucement la porte derrière elle.
Elle se trouva face au couloir carrelé, avec des escaliers en colimaçon pour seule échappatoire.
S’enfuir, oui l’ancienne secrétaire y songeait, mais elle aurait dû le faire avant… avant d’entrer dans le petit appartement.
Un soupir souleva l’opulente poitrine de la quadragénaire. Fermant les yeux, elle appuya son dos contre la porte en bois acajou, comme soudain prise de vertige.
Aucun bruit ne traversait les murs, cela soulagea un peu Abigail. Peut-être qu’aucun habitant de l’immeuble n’aura entendu les cris, les pleurs, la douleur d’une rencontre.
En pensée, elle revivait la scène qui s’était déroulée quelques minutes plus tôt.
Abigail s’était préparé de longues heures pour ce rendez-vous.
Hésitant entre plusieurs robes printanières ou le classique jean, elle avait opté pour un simple t-shirt blanc à manche bouffante et une jupe droite laissant voir ses jambes brunes.
Un mascara noir sur les cils, un peu de gloss sur les lèvres, Abigail, devant son miroir, redressa les épaules, elle était prête.
Et là, dans ce couloir que n’éclairait qu’une fenêtre aux carreaux brisés, retenant des sanglots, la mère de famille ne put que regretter tout ce gâchis.
S’écartant de la porte, elle s’approcha de l’escalier, posa une main sur la rampe à la peinture écaillée et avança un pied sur la première marche.
Elle sentait derrière elle, comme une présence omniprésente, cette porte fermée sur un avenir qui n’existerait pas.
Laura, douze ans, s’était réfugiée derrière sa mère en voyant Abigail.
« Qui est-ce maman ?
– Nous en avons déjà parlé, ma chérie, cette dame est… Éva regarda brièvement l’inconnue qu’elle avait admise dans son séjour, la situation la troublait et la gênait à la fois, c’est ta mère biologique. »
Abigail s’avança timidement vers l’enfant.
« Bonjour, Laura. Je suis très contente de te rencontrer enfin. Tu es une très jolie jeune fille.
– Merci », répondit l’adolescente de mauvaise grâce.
Se tournant vers sa mère adoptive, elle déclara d’un ton péremptoire que trahissait la brume naissant dans ses yeux bleus.
« Je ne veux pas lui parler, j’ai changé d’avis. Je veux qu’elle s’en aille. Je n’ai qu’une mère et c’est toi.
– Tu ne t’en souviens pas, intervint Abigail amicalement, mais tu es restée avec moi jusqu’à tes trois ans, ensuite… la voix devint plus faible jusqu’à s’éteindre.
– Ensuite, quoi ? demanda avidement Laura.
– J’ai eu plusieurs soucis qui sont arrivés en même temps, ça m’a empêchait de m’occuper de toi comme il fallait.
– Quels soucis ? questionna l’adolescente, curieuse de savoir pourquoi une autre femme avait dû l’élever.
– Tu es trop jeune, tu n’as pas besoin de savoir. »
Les mots, divorces, chômage, découverts, loyers impayés traversèrent les pensées d’Abigail, aussi rapidement qu’un vol de corbeau.
Mais Laura, réclamait la suite de cette histoire qui tout en étant un peu la sienne, lui était inconnue.
« Ensuite, repris la mère déchue, une dame de l’assistance sociale est venue pour t’emmener dans un foyer, et puis ….
– Et puis, tu as été toute à moi, continua Éva en embrassant sa fille.
Laura s’échappa des bras de sa mère, et plongeant son regard qui exigeait des réponses sur Abigail, elle posa la question tant redoutée.
– Mais au bout d’un moment tes problèmes ont bien dû s’arranger. Pourquoi n’es-tu pas venue me rechercher ?
Mentir, édulcorer la vérité ? Abigail ne pouvait s’y résoudre, elle avoua comme un prisonnier confesse un crime :
– Mes difficultés ont duré quelques années, je pensais à toi chaque jour ; tu étais mon rayon de soleil dans ces temps obscurs. J’ai fini par rencontrer un homme bien, Diego, c’était un ouvrier en usine… son amour m’a permis de revivre ou plutôt de vivre pour la première fois depuis qu’on t’avait arrachée à moi. Il y a eu le mariage en civil, et quelques semaines après, j’apprenais que j’étais enceinte.
– Et moi alors ?! l’interrompit furieusement Laura.
– Tout allait pour le mieux, j’espérais te reprendre près de moi, j’avais commencé les démarches nécessaires, mais apprenant la jolie vie que tu avais, des parents qui t’aimaient tendrement, un petit frère que tu adorais, une chambre rien que pour toi… et puis aucun problème d’argent qui n’entachait tout ça… de quel droit allais-je t’arracher à ça ? Quelle mère serais-je pour te priver de toutes ces chances qui s’offraient à toi ? Je n’ai pas osé, tout simplement. »
L’adolescente se détourna d’elle, le visage fermé, perdu dans des réflexions bien trop sérieuses pour une enfant de son âge.
Éva, elle, lança un regard inquisiteur à l’adresse de celle qui voulait lui prendre son rôle de mère, récupérer cette petite fille qui était sienne maintenant.
« Pourquoi venir aujourd’hui alors ?! la question était comme une longue plainte animale de femme à femme.
– Parce que tout a changé, j’aime Laura, je l’ai toujours aimé, Diego est un père merveilleux auprès de notre petit Sacha, lui aussi souhaite que Laura partage notre foyer, fasse partie de notre famille. Et mon fils ne cesse de réclamer la grande sœur dont je lui ai parlé.
– Et l’argent ? demanda méchamment Éva.
Le visage prématurément vieillit d’Abigail se fendit d’un large sourire, dévoilant des dents à peine jaunies.
– Nous avons gagné au loto… une grosse somme… rien ne nous empêche plus d’élever correctement Laura… elle aura tout ce qu’elle peut souhaiter. »
Mais durant cet interlude dont elle avait était absente, l’enfant avait pris sa décision et avec toute la fougue de sa jeunesse, elle raidit son corps fluet, serra les poings et tourna plusieurs fois violemment sa tête de droite à gauche.
« Je ne veux pas partir avec toi, je ne te connais pas ! Ni Sacha ! Tu n’es pas mère et j’ai déjà un frère ! Je me fiche du loto ! Je veux rester ici dans mon appartement avec ma chambre et mes posters de Violetta.
Abigail ne connaissait pas ce dernier prénom et ignorait qu’il s’agissait de l’héroïne d’une série pour adolescent. Elle ne trouva rien à répondre. De toute façon, Laura continuait.
– Tu fais irruption dans ma vie et tu crois que tu vas pouvoir tout changer ! Je te déteste ! »
Les hurlements résonnaient dans la pièce, Abigail aurait voulu prendre l’enfant dans les bras, lui faire renoncer à cette haine grâce à son amour, mais elle ne pouvait que laisser les larmes coulaient sur ses joues et restait immobile de douleur.
Éva, elle, debout, droite dans sa certitude, mit fin à la scène d’une voix froide, mais chevrotante.
« Partez s’il vous plaît, laissez-nous et ne revenez pas. Vivez votre vie et laissez-nous la nôtre. »
La tête penchée sur sa poitrine, comme accablée par un chagrin trop lourd, Abigail renonça à se battre pour cette enfant perdue depuis longtemps.
Elle traversa le court corridor et quitta l’appartement sans un regard en arrière, entendant toujours dans son dos les paroles de Laura « Je te déteste. »
Et voilà, derrière la porte, cette petite fille qui représentait son passé, son présent, mais pas de futur.
Derrière la porte, une partie d’elle-même… Abigail redressa la tête, les yeux brillants, l’espoir au cœur.
Devant la porte qu’est-ce qu’il y avait ? Un mari aimant, un fils adoré, une vie simple mais qui lui convenait.
Abigail s’éloigna, quitta l’immeuble et partit vers son avenir.

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Ode Colin (http://lespagesdeode.cowblog.fr)

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