LA TOUR DE CONSTANCE

Le ciel est gris et un vent emportant l’air marin se lève. Au milieu de cet après-midi de novembre, il semble que le soir se soit installé.
La jupe grise de Bérengère danse autour d’elle. Serrant contre sa poitrine ses maigres bras, elle tente d’oublier le froid qui la mord. Les sabots qu’elle porte aux pieds la blessent à chaque pas, les cailloux roulent durement sous ses pas.
Derrière et devant Bérengère… des hommes aux larges chapeaux couvrant leur figure basanée. Ils ont le visage fermé, sûr d’eux, ne reprochant rien à leur conscience étriquée.
Au loin la jeune fille de dix-neuf ans aperçoit la Tour, son tombeau. Elle frémit, il lui semble apercevoir à travers la mince fissure du mur de pierre, l’ombre des femmes qu’elle va rejoindre.
Bérengère sent sur sa peau le sel de la mer, elle lève la tête vers le ciel et prend en pleine figure cette sensation de liberté, le vent comme une caresse sur son visage.
Les rues pavées d’Aigues-Mortes sont vides, à ses oreilles résonnent le son de ses pas comme un glas. Elle tremble et a peur, autour d’elle des visages hostiles qui ne lui parlent pas, ne la regardent pas… existe-t-elle seulement pour eux ? Des passages de la bible remontent en sa mémoire, Bérengère se les murmure en secret. Pour Dieu ils la condamnent, pour l’amour de Dieu elle les laisse faire. Pas une plainte n’émane d’elle, mais dans son regard la frayeur est comme un aveu.
La Tour est là, immense et noire. Bérengère y appuie ses mains, les murs sont froids, glacés comme le sang qui coule dans ses veines. Montant l’escalier en colimaçon et fermant les yeux, elle ne peut croire à ce qui lui arrive. Seules quelques chandelles éclairent tristement le trajet. Une lourde porte en bois s’ouvre et ce que la jeune femme voit lui laisse échapper un cri sourd.
Une pièce vide et glacée où des femmes aux visages éteints la regardent. Un des hommes la pousse rudement dans la pièce, elle s’écroule mais se relève aussitôt. La porte se referme avec fracas.
Le regard de Bérengère se porte alors sur une sorte d’ouverture, comme l’entrée d’un puits. Elle s’y dirige et s’assoie à côté tandis que de grosses larmes glissent sans bruit le long de ses joues.
« Reçister » est inscrit, gravé sur la pierre.

recister
Bérengère soupire ferme les yeux et tente d’oublier que les années vont passer… ici.

Ode Colin (http://lespagesdeode.cowblog.fr)

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